Théodore MONOD (1902-2000)

Grand officier de la Légion d’honneur,
Commandeur des Palmes académiques,
Membre de l’Institut (Académie des Sciences) depuis 1963,
Membre de l’Académie de Marine,
Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-mer,
Membre de nombreuses Académies étrangères,
Directeur de l’Institut fondamental d’Afrique noire (Dakar) de 1938 à 1965,
Professeur au Muséum et Directeur du laboratoire des Pêches Outre-mer du Muséum de 1942 à 1973,
Professeur et Doyen de la Faculté des Sciences de Dakar (1957-59)

Le Professeur Théodore MONOD nous a quitté le 22 novembre dernier. Après une année de souffrance, il s’est éteint paisiblement et lentement, dans sa 99ème année. Presque totalement aveugle depuis plusieurs années, il avait conservé, jusqu’en novembre 1999 une activité admirable et c’est au moment de repartir en Mauritanie, au début décembre 1999, pour une nouvelle expédition, qu’il fut frappé par une hémorragie cérébrale qui l’a maintenu paralysé jusqu’à la fin.

Né le 9 avril 1902 à Rouen, Théodore Monod vient à Paris avec ses parents dès l’âge de cinq ans ; c’est alors qu’il commence à fréquenter le Jardin des Plantes et le Muséum national d’histoire naturelle. Son père Wilfred Monod, grand théologien protestant et pasteur à l’Oratoire du Louvre à Paris, sera pour lui un modèle de pensée, de rigueur et de foi. A 16 ans, après avoir obtenu son baccalauréat, il hésite entre les études de théologie et les sciences naturelles, mais c’est à ces dernières qu’il consacrera plus de 80 ans de son existence. D’ailleurs, dès l’âge de 15 ans il crée une Société d’Histoire naturelle qui éditera sa propre revue. André Gide en était membre …

Doué d’une mémoire phénoménale, Théodore Monod aurait été, de nos jours, qualifié d’enfant surdoué. Très curieux des choses de la nature, il s’est intéressé à de très nombreuses disciplines : zoologie (essentiellement poissons et crustacés), géologie, histoire et préhistoire, archéologie et botanique. Il fait de brillantes études et obtient sa licence de doctorat à la Sorbonne en 1921. Dès 1922, il est nommé assistant au Muséum au laboratoire des Pêches et productions coloniales d’origine animale, dont il deviendra le Directeur vingt ans plus tard, en 1942, jusqu’à sa retraite administrative en 1973. Ce laboratoire, devenu, avec Théodore Monod, Laboratoire des Pêches Outre-mer se transformera, en 1976, en Laboratoire d’ichtyologie générale et appliquée.

Dès sa nomination au Muséum, il est envoyé en Mauritanie pour une année afin d’y étudier les poissons, les crustacés et leur pêche. C’est là que sa vocation de chercheur des déserts (« le Fou du désert » comme le surnommaient ses amis sahariens) se manifeste au moment de rentrer en France via Dakar en accompagnant une caravane de chameliers. Très rapidement son orientation africaine se précise avec de longues missions sur le terrain pour le compte du Muséum : Cameroun et Tchad (1925-26), Alger-Dakar par le Hoggar et Tombouctou (1927-28), Sahara central (1928-30), Mauritanie et Sahara soudanais (1934-35), Sahara occidental (1935-36).

En 1938, suite à la création de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), il est chargé de l’organisation et de la direction de cet Institut qui devait devenir rapidement le plus actif de toute la côte d’Afrique occidentale. Non seulement il crée la maison-mère de Dakar, mais il crée aussi des stations de recherche annexes dans la plupart des pays africains d’Afrique noire. Partout il favorise et développe de nombreuses disciplines scientifiques, tant en Sciences de la nature qu’en Sciences humaines.

Ses recherches personnelles ont essentiellement porté, en zoologie, sur les crustacés (thèse d’État soutenue en 1926 sur les Crustacés Isopodes Gnathiidae) et les poissons. Anatomiste, il savait observer, dessiner et interpréter tous les organismes qu’il étudiait. Les ouvrages qu’il a rédigés, seul ou en collaboration, sont devenus des références incontournables pour tous les ichtyologistes et carcinologistes. Grâce à son "insatiable et dévorante" curiosité de tout ce qui touchait à la nature, il savait regarder tout ce qui l’entourait et, tout au long de ses longues marches à travers le Sahara, le désert Libyque ou le Yémen, il collecta des dizaines de milliers d’échantillons de plantes, d’insectes ou de roches qu’il confiait ensuite à des spécialistes pour étude, bien que lui-même en ait étudié beaucoup. Il fut certainement l’un des derniers, sinon le dernier, des grands voyageurs naturalistes, capables de faire avancer la connaissance sur la diversité du vivant. Théodore Monod se qualifiait d’ailleurs lui-même « d’espèce relique ». Tout au long de sa carrière, c’est l’extrême respect de la vie qui guida sa réflexion et ses recherches scientifiques. Auteur de près d’un millier d’articles ou ouvrages scientifiques et d’articles ou ouvrages de vulgarisation, il savait transmettre par écrit tout son savoir et les résultats de ses recherches scientifiques ainsi que ses profondes réflexions sur la vie et la nature humaine. Il aimait dire « il faudra se résoudre à ignorer, car il y a probablement des choses que nous ne saurons jamais ».

Sa contribution à l’étude des poissons et à la pêche a été très vaste. Ses travaux scientifiques ont été détaillés dans un article paru en 1997, à l’occasion de son 95ème anniversaire (Meunier F.J. & J.-C. Hureau, pp. 123-136. In : Hommage à Théodore Monod, naturaliste d’exception (Billard R. & I. Jarry, eds)). Rappelons simplement que dès 1922, avec son entrée au laboratoire des Pêches et Productions coloniales du Muséum (Directeur : J. Gruvel), il s’attaque à l’étude des poissons et s’ouvre simultanément aux pays tropicaux d’Afrique. Ses travaux concernent aussi bien les aspects fondamentaux que les applications de l’ichtyologie et l’on peut diviser son œuvre en six grands thèmes : "Pêches et pêcheries", "Systématique, phylogénie, biogéographie", "Biologie des poissons", "Anatomie et morphologie fonctionnelle", "Inventaires et catalogues d’espèces", et "Histoire de l’Ichtyologie". Ne mentionnons ici que certaines de ses œuvres maîtresses qui resteront parmi les travaux essentiels auxquels tous les ichtyologistes du monde se référeront certainement pendant des décennies, par exemple, sa "Contribution à la faune du Cameroun" (1927, 100 p.), son travail sur "L’industrie des pêches au Cameroun » (1929, 509 p.), sa "Classification fonctionnelle des engins de pêche" (1973, 166 p.), son travail sur la systématique des Clupeidae des genres Brevortia et Ethmalosa (1961, 42 p.), ses nombreux travaux d’anatomie ou d’anatomie fonctionnelle concernant des espèces tropicales telles que les Balistidae, Triacanthus brevirostris, Balistes forcipatus (1958 à 1960) ou les Elopidae, son énorme travail sur le complexe urophore des Téléostéens (1968, 705 p.) et plus récemment ses travaux sur l’ostéologie et la myologie céphalique des Scaridae (1994, 1997), commencés il y a 50 ans à Dakar, et terminés en collaboration à Paris. Dans le cadre de l’histoire de l’ichtyologie, Théodore Monod a beaucoup publié, seul ou en collaboration, sur Antoine Risso (5 articles et volumes de 1930 à 1975), Achille Valenciennes (2 volumes, 1965 et 1967), du Bartas (1965), César Honoré Sarato (1975), Julien Desjardins (1976) et Eydoux et Souleyet (1982).

Enfin, il est indispensable ici de mentionner le rôle éminent joué par Théodore Monod dans le lancement de la série des Catalogues/Check-lists régionaux des poissons ("les Clof…"). Le premier de ces catalogues, le Clofnam ("Catalogue des Poissons de l’Atlantique du Nord-Est et de la Méditerranée"), auquel il participa très activement comme auteur et surtout co-rédacteur, servit de modèle à tous les catalogues et/ou faunes suivants, même s’il n’y participa pas directement : Fnam (Faune Atlantique du Nord-Est et de la Méditerranée), Clofeta (Atlantique Tropical oriental), Cloffa (eaux douces d’Afrique), Clofres (Mer Rouge), Clofcas (mer catalane), Cloffsca (eaux douces d’Amérique centrale et du sud), ce dernier étant en cours de préparation.

Par ailleurs, aux côtés du célèbre ichtyologiste russe, A.N. Svetovidov disparu il y a quelques années déjà, il a pris une part très importante dans la création de l’Union Européenne d’Ichtyologie (devenue Societas Europaea Ichthyologorum ou SEI) et la préparation du 2ème Congrès européen des Ichtyologistes à Paris en 1976, congrès qu’il présida. A cette même époque, il participa activement à la création de la Société Française d’Ichtyologie (SFI) dont il était immédiatement devenu membre d’honneur. La SFI décida, dès sa création en 1976, de publier une revue scientifique, Cybium, dont le nom fut repris de la revue fondée par Théodore Monod en 1947, comme Bulletin de l’Association des amis du Laboratoire des Pêches Coloniales. Ce premier Cybium (1ère série) fut édité de 1947 à 1954 sous forme d’une véritable revue scientifique (8 numéros furent publiés), puis, après une interruption de quatorze années, et sous forme de recueils des travaux du Laboratoire des Pêches Outre-Mer, neuf volumes annuels d’une « nouvelle série » s’échelonnèrent de 1968 à 1976 (Contributions 1 à 162). Le logo actuel de la SFI et de Cybium fut dessiné par Théodore Monod.

Théodore Monod était également Membre d’Honneur de l’American Society of Ichthyologists and Herpetologists et de nombreuses autres associations scientifiques, en France et à l’étranger.

Enfin n’oublions pas de mentionner l’action très importante qu’il a menée pour resserrer les liens entre le Muséum national d’histoire naturelle et les Muséums d’histoire naturelle en région, à l’époque où il était Inspecteur général des Musées d’histoire naturelle (1969-1973).

Tous les élèves, disciples et amis de Théodore Monod ont toujours été émerveillés par son extraordinaire mémoire qui faisait de lui jusqu’à la fin de 1999 une véritable encyclopédie vivante. Par ailleurs sa bonté, son humour, sa modestie et son humanisme ont fait de lui un modèle pour beaucoup de ceux qui l’ont côtoyé. Toujours accueillant, il savait écouter et il était toujours possible de lui demander une référence bibliographique, un conseil scientifique ou une voie de recherche nouvelle. Au sein de l’Académie des Sciences, aux séances de laquelle il a participé jusqu’en 1999, il était très écouté et admiré pour l’ampleur de ses connaissances et sa facilité à envisager les problèmes à l’échelle globale.

Homme de tous les combats, pour la Paix dans le monde, pour la Liberté, pour la protection des êtres vivants, pour l’avenir de l’Humanité, pour la protection des déshérités, Théodore Monod a été guidé, depuis son plus jeune âge, par l’Évangile, par son amour de l’homme et son respect de la vie. Il fut un témoin de sa foi vivante et fait partie de la « nuée de témoins ».

« La sagesse vaut mieux que les armes de combat » (Éccl. 9/18).

Jean-Claude HUREAU